viande et religion L’Inde et ses vaches sacrées
Le bœuf en Egypte


Le bœuf en Egypte

A l’ombre des grands temples et des colonnes couronnées de papyrus, sur les berges luxuriantes de l’indolent Nil, dans les enceintes sacrées des temples, au plus profond des sarcophages et dans les estomacs des égyptiens, voici notre ami le bœuf et ses compagnons, veau, vache, génisse… Mais quels rapports les habitants des Empires égyptiens entretenaient-ils avec les ruminants ?

Très hiérarchisée, religieuse et complexe, la société de l’Egypte ancienne a accordé au bœuf une place centrale dans sa vie quotidienne. A la fois force motrice et agricole, aliment de choix, héraut et symbole des dieux, le bœuf fut divinisé par les habitants de la vallée du Nil.
L’élevage en Egypte
La domestication des animaux en Egypte a probablement débuté dès le Néolithique. Sous l’Ancien Empire (de –2278 à –2260). Ce pays a vu cohabiter deux espèces de bœufs. Le bœuf ioua (ou Bos Africanus de son petit nom savant) n’était pas un animal de travail. Il était destiné exclusivement à la boucherie. Il semble que les Egyptiens n’aient pas réussi à l’élever et qu’ils l’importaient par bateaux entiers de la Nubie supérieure avant de les engraisser dans des étables. La seconde espèce était celle du bœuf neg, encore présent aujourd’hui dans une grande partie de l’Afrique. Bien acclimatés au climat de la vallée du Nil, ces bœufs paissaient en de larges troupeaux dans les prairies du delta. Pendant les grosses chaleurs, les bergers qui encadraient ces troupeaux les emmenaient se baigner dans les eaux profondes du Nil tout en écartant les crocodiles grâce à des formules magiques.

Bœufs et vaches supportaient facilement d’être assujettis au travail. Leurs tâches étaient cependant assez strictement réparties.
Les vaches tiraient les charrues et labouraient, tandis que les bœufs étaient utilisés comme animaux de trait et déplaçaient les lourds traîneaux chargés de grosses pierres nécessaires à la construction des temples et bâtiments officiels.


Le bœuf à la mode du Nil
Les manuscrits, peintures murales et sculptures égyptiennes nous ont permis de définir le régime alimentaire des sujets de Pharaon. La base de leur alimentation était constituée de céréales, consommées sous forme de pain, de légumes, de produits laitiers (dont le beurre) et de bière. Ils ne mangeaient pas de la viande tous les jours, et les animaux les plus couramment consommées étaient le mouton, le poisson, les volailles et le porc. Le bœuf était, quant à lui, réservé pour les occasions spéciales : fêtes familiales, fêtes religieuses, etc…
Les recettes égyptiennes de bœuf sont méconnues. Cependant, on sait qu’ils étaient friands d’épices et qu’ils pratiquaient tant le braisage que les grillades ou la cuisson à la vapeur… De là à imager un bœuf en daube à l’égyptienne, il n’y a qu’un pas !


Vaches, bœufs et dieux
La religion égyptienne foisonnait de dieux, demi-dieux, démons et génies. Les figures de taureaux ou vaches divinisées sont nombreuses, mais parmi celles-ci quatre se distinguent : Boukhis, Nout, Apis et Hathor. Ces quatre dieux prennent la forme de bovins ou en ont les attributs. D’autres figures plus discrètes empruntent les mêmes formes. C’est le cas de la vache Ahet considérée comme la mère du soleil, de la vache blanche Hésat, mère du dieu des morts à tête de chien noir Anubis, ou du taureau Mnévis, héraut du dieu Râ. Toutes ces divinités ont en commun d’être des figures positives. Cette symbolique de la vache s’explique car c’est un animal bon, de faible dynamisme mais de grande endurance. Elle est l’expression du maternel, de la chaleur et de la gestation. De plus, elle produit non seulement sa viande, mais surtout son lait qui est une véritable manne pour les hommes et peut être facilement transformée.


Les divinités bovines
Deux divinités féminines ont été dotées d’attributs bovins voire même représentées par une vache : Nout et Hathor. Nout est une divinité ancienne qui symbolise la voûte céleste. Elle est figurée soit par une femme dont le ventre est couvert d’étoiles, soit par une vache identique. Tous les soirs, Nout avale le soleil avant de le recracher le lendemain matin.

La déesse Hathor patronnait de nombreux domaines, tous rattachés à la vie et à la joie : la danse, le chant, l’ivresse, la musique, l’amour. C’est elle aussi que l’on invoquait pour toute maternité, qui apportait fécondité aux femmes stériles et qui protégeait les accouchements. Elle représente donc la féminité au sens le plus large. Fille de Râ et épouse d’Horus (son nom signifie « le Château d’Horus »), elle symbolise l’enceinte sacrée où s’élabore la vie. A ce titre, toutes les déesses égyptiennes lui seront progressivement assimilées, et elle se confond souvent avec Isis. Identifiée par sa coiffure faite d’un disque solaire entouré de cornes de vaches et ses oreilles de bovin, accompagnée d’un sistre, elle est adorée dans toute l’Egypte. Néanmoins, c’est à Dendérah, au nord de Thèbes, que se situait un de ses principaux lieux de culte datant de l’époque ptolémaïque (300 avant J.-C. à 30 avant J.-C.). Certains vont jusqu’à dire qu’on l’adorait Hathor et à travers !




Les taureaux sacrés, incarnations de dieux
Presque tout ce qui vit sur terre, dans les airs et dans l’eau, voire même des objets, ont prêté leur forme à des divinités : lion, ibis, chacal, crocodile, bélier, loup, chien, chat, vautour, faucon, et bien entendu, bœuf. Les raisons des rapports entre dieux et animaux et de leurs métamorphoses sont à peu près inconnues. Peut-être est-ce dû à des ressemblances entre les noms ou à des similitudes de comportement. Le bœuf et le taureau étaient les formes animales de deux dieux : Path et Montou.

Boukhis était l’incarnation du dieu Montou qui semble avoir été une divinité guerrière avant de patronner les derniers souverains de la XIe dynastie (vers 2100 avant J.-C.). Il fut ensuite évincé par la montée en puissance des clergés thébains qui adoraient le dieu Amon. La décadence de Thèbes vers 660 avant notre ère permit à ce dieu de retrouver une certaine faveur.

Apis, le dieu vivant
Le taureau sacré le plus célèbre d’Egypte était Apis. Véritable attraction nationale, on venait même l’admirer depuis l’étranger.
Apis était l’animal sacré, l’incarnation du dieu Ptah, force motrice de l’univers, dieu créateur par excellence, patron des maçons, sculpteurs, forgerons, dessinateurs, architectes… Avec sa femme, Sekhmet, la déesse lionne, et leur fils Néfertoum, ils forment la «triade thébaine». Logé à Memphis dans un temple magnifique, Apis coulait des jours heureux, nourri de morceaux de choix, entouré de génisses et soigné par les meilleurs médecins. Le public pouvait venir l’admirer et on donnait en son honneur des combats de taureaux. Le taureau Apis de Memphis était un véritable dieu vivant choisi par les prêtres selon des rites immuables et identifié grâce à des signes physiques : taches du pelage, forme des cornes, couleur de la robe.

Lorsque ce taureau noir doté d’un triangle sur le front mourrait, le clergé se mettait aussitôt en chasse d’un veau dans lequel le dieu avait choisi de se réincarner. La population suivait un deuil officiel caractérisé par de longs jeûnes et des pratiques ascétiques. On enregistrait les dates de sa naissance, de son identification comme dieu, de son intronisation, de sa mort et de son inhumation. Pendant ce temps, le cadavre d’Apis était préparé pour son dernier voyage. Il bénéficiait d’un embaumement de première qualité, équivalent à celui d’une altesse royale.
Sa momie parée comme celle d’un prince était déposée dans un énorme sarcophage d’albâtre (entre 60 et 70 tonnes) et enterrée à la suite de ses prédécesseurs. L’égyptologue Auguste Mariette a découvert en 1851 le Sérapeum de Saqqarah où étaient inhumés les Apis. Au cours de ses fouilles, il mit à jour une galerie de 250 mètres contenant 24 sarcophages de taureaux divins entourés de stèles, d’ex-voto et de bijoux.

Le taureau, le pharaon et l’Egypte
Non content d’être un aliment de fête, d’être adoré comme un dieu et enterré comme un prince, le taureau était également étroitement lié à Pharaon.
Lorsque Ménès, le premier pharaon «historique», unifie la Basse et la Haute-Egypte, il le fait en partie sur la base du culte du taureau Apis, identifiant dès lors les cultes taurin et royal dans une synthèse qui va traverser les siècles. C’est ainsi qu’Hathor se voit attribuer la fonction de nourrice divine. Des sculptures nous montrent Amenemhat III, puis Thoutmose III se glisser sous son ventre pour la téter. Le bovin apparaît également dans les noms officiels de Pharaon dès Thoutmose Ier (1580 avant J.-C.) qui est nommé «Taureau puissant qui s’élève comme une flamme, le plus vaillant de tous, le dispensateur de vie… aimé de Maat». N’oublions également pas que le costume royal était orné d’une queue de taureau. Enfin, précisons que quatre régions d’Egypte situées au centre du Delta avaient aussi pris le bœuf pour emblème : le Bœuf noir, le Bœuf recensé, le Bœuf étranger et la Vache et le veau.

Alexandre le Grand lui-même, lorsqu’il conquit l’Egypte en 330 avant J.-C. fut acclamé comme un être divin et un sauveur. Il faut croire que les mythes ont la vie dure car il gagna immédiatement Memphis, où il accomplit une cérémonie sacrificielle en l’honneur du taureau Apis et fut alors seulement accepté comme nouveau pharaon.

Figure complexe, le taureau bénéficiait d’un statut original dans l’Egypte pharaonique.
A la fois met délicat, incarnation divine et symbole de la royauté, il ornait les parois des temples et les champs le long du Nil, offrant à tout un peuple sa fécondité légendaire et sa force tranquille.